Oeuvres récentes de Louis Garneau - Critique par Lisanne Nadeau

Titre de la série : Double - Oeuvres récentes de Louis Garneau

Critique par Lisanne Nadeau

On notera d’entrée de jeu, dans la production récente de Louis Garneau, et dans sa diffusion savamment orchestrée, l’objectif avoué de financer, par la vente, sa toute nouvelle fondation. L’engagement concret de l’homme d’affaires envers des causes qui lui tiennent à cœur est bien connu, qu’il s’agisse de soutenir les jeunes dans le domaine des arts ou du sport, ou d’appuyer la mission des Petits frères des pauvres, dont la mission est de briser l’isolement des personnes âgées. Celui qui a connu la chance, le succès et la renommée, souhaite ainsi redonner, et demeurer sensible à une précarité dont la vie l’aura préservé.

La lecture de sa dernière série picturale, intitulée Double, doit donc prendre en compte ce contexte de mise en marché. Louis Garneau est conscient du pouvoir qu’il détient, des possibilités que ce pouvoir lui offre, de l’image de marque qui lui colle désormais à la peau.

Louis Garneau s’est déjà commis, par le passé, en renouant avec sa formation en arts visuels. En 1997, il présentait à la Galerie Madeleine Lacerte une série dont les références à l’art pop étaient explicites. Plus récemment, en 2008, il proposait de grandes calligraphies alliant le geste spontané à l’impression en série. Il semble donc que les motivations qui sous-tendent la production récente outrepassent les objectifs d’une mission caritative. Il avouera lui-même la nécessité que représentent pour lui ces happenings picturaux survenant subrepticement dans son parcours de gestionnaire d’entreprise, l’angoisse, aussi, de se présenter comme un créateur. De l’ensemble de ces questionnements, naît une réflexion pertinente sur la nature de ces œuvres, leur insertion dans le marché de l’art, leur valeur esthétique. Quelle audace, dira-t-on, que d’exposer ces œuvres se présentant telle une pause dans le rythme frénétique d’une vie consacrée à la production en série de biens de consommation. Quelle impertinence, pourrait-on penser, que de prétendre pouvoir inscrire ces œuvres dans une logique de marché et vouloir en manipuler les règles.

Il y aurait impertinence si Louis Garneau n’assumait pas le doute inhérent à sa téméraire entreprise. Est-ce que tout cela a une portée artistique? Comment percevra-t-on cette production proposée par un homme d’affaires qui n’y consacre pas tout son temps? Il dira lui-même : « Je suis conscient de ce que je représente et je l’assume. ». Chaque élément de la série Double est d’ailleurs signé, comme il l’avait fait par le passé, avec ostentation. Une signature, comme un trademark. Deux millions d’items portant cette signature sont produits chaque année. Un nom produit en série. Louis Garneau connaît le pouvoir d’attraction de son nom, lui, un ancien champion olympique devenu propriétaire d’une entreprise aux ramifications internationales. Spécialiste des relations publiques et du marketing, il ose croire à la possibilité d’attirer l’intérêt d’investisseurs étrangers. Donneur d’ordres, travaillant avec une équipe imposante, il fera intervenir cette équipe dans la production même de la série. Justement… dans la production d’une série. Un designer graphique recadre les images sources, les techniciens et techniciennes de l’usine assurent l’impression de cette production singulière, reprenant les mêmes gestes répétitifs menant à la production des vêtements Louis Garneau. L’homme d’affaires, exploite au maximum les possibilités de la production industrielle, dans cet environnement qu’il a lui-même créé.

Des objets de consommation, des œuvres… une production… tout cela semble ne faire qu’un. La série Double témoigne d’une cohérence étonnante rarement atteinte jusque-là, entre le procédé de réalisation de l’œuvre, la vie de son créateur, le choix des images qui y sont introduites et retravaillées.

Au quotidien, Louis Garneau est constamment interpellé : approbation du prototype d’un casque, commande à autoriser, rendez-vous pour une visite d’usine à l’étranger. Le cellulaire, le iphone, est devenu une extension de lui-même, de la main, mais aussi du regard. Car il se plaît à exploiter au maximum la possibilité d’une prise rapide et instantanée d’images. Des images qui se succèdent, qui s’accumulent et qu’il retravaille dans ces moments de création pour lesquels, en toute logique, il n’a pas de temps. Rapidement elles sont prises, rapidement elles sont reproduites, retouchées, superposées. Photocopies, traitement numérique de l’image, réimpression… puis l’action limitée dans le temps où il intervient avec le pinceau. À la production industrielle, il confronte le geste spontané et libre dans des sprints de production auxquels il s’adonne rarement, mais régulièrement.

Deux années se sont écoulées depuis la dernière série présentée dans les espaces mêmes de l’usine. On notera, déjà à l’époque, une volonté de prise en charge, d’autosuffisance du processus de production-diffusion des œuvres. Marqué par des collaborations d’affaires avec l’Orient, il avait alors créé des motifs calligraphiques, évoquant un univers gestuel ancestral, une signature de la main faisant contraste avec le mode d’impression utilisé. Encore aujourd’hui, les images de Double sont imprimées à l’usine selon le même procédé d’impression par sublimation, c’est-à-dire sur papier, puis transférées par la suite sur tissu. Mais l’évocation d’un geste créateur millénaire fait maintenant place à une imagerie plus personnelle, voire autobiographique. Une attitude plus risquée. Plus engageante.

Chaque élément de la série Double représente, placés côte à côte, deux cyclistes, référence directe à la vie de Louis Garneau. Une référence, soulignons-le, qui n’appartient pas uniquement au passé. Se retrouver à vélo, prendre la pose pour le départ, viser un dépassement constant de soi, semble toujours lui coller à la peau et incarner l’essence même de son existence. La composition symétrique donne un caractère hiératique à l’ensemble. Les deux visages sont à peine reconnaissables. Tournés vers le bas, ils induisent un caractère dramatique et introspectif qui s’impose là où rien ne le laissait prévoir. Il en sera lui-même troublé. Des photographies prises par un cellulaire, puis photocopiées, puis photographiées de nouveau sur le bitume de la route. Des visages aplatis sur fond d’asphalte, en position d’attente, qui évoquent pour lui, sans savoir pourquoi, un linceul. C’est lui, dans la partie de droite. Puis un autre cycliste, à gauche, que l’on ne nommera pas. Un apparent effet de miroir, qui n’en est pas un. Mais l’effet de double est percutant. Le dessus des casques, avec leur motif particulier, cette répétition du même, augmente l’illusion. En permettant ainsi de voir la partie supérieure de leur casque, les cyclistes nous offrent un motif calligraphique urbain. Un graffiti, peut-être même un logo. Mais le choix des teintes, le positionnement des têtes… ces couleurs de terre… viennent créer une ambiguïté dans la lecture des surfaces. Le support de polyester transmet malgré tout un effet végétal et organique. Entre l’évocation d’une époque actuelle et celle de scarifications typiques d’une tribu anonyme, la lecture oscille et l’œuvre demeure ouverte.

Étonnamment, ce ne sont pas les gestes libres et picturaux, voués à une appropriation de l’image mécanique, qui attirent tout d’abord notre attention. Ce sont les signes ancestraux, tribaux, primaires, paradoxalement proposés par le design contemporain des casques, qui retiennent le regard. Il aura quant à lui été surpris d’y voir l’image d’une armure. Et peut-être aussi, dans cette capacité de s’étonner lui-même, celle d’un chevalier.

À propos de Lisanne Nadeau

Lisanne Nadeau est directrice de la Galerie des arts visuels de l’École des arts visuels de l’Université Laval. Historienne et critique d’art, elle fut engagée pendant de nombreuses années au sein du centre d’artistes LA CHAMBRE BLANCHE. Elle fut active comme commissaire indépendante et enseignante et a publié régulièrement dans divers catalogues et périodiques spécialisés en art actuel.